Retour en Amérique
Universités
Imagine-t-on Socrate discourant avec ses disciples en un lieu banal ? Les universités américaines éveillent l'esprit. Un ensemble harmonieux de bâtiments et de jardins, l'agencement des terrains de jeu et des piscines, les immenses bibliothèques au classement soigneux, tout ici sert, je ne dis pas l'intelligence, mais un heureux développement de l'esprit et du corps. Les Athéniens en eussent été ravis... je me suis demandé parfois si le miracle grec n'était pas ici sur le point de se renouveler.
J'ai connu surtout l'Université de Californie, à Berkeley. Autour d'un campanile, orgueil des maîtres et des élèves, s'étend un grand parc. La procession échevelée des eucalyptus, les massifs de roses, les esplanades avec, comme à la Mosquée d'Omar, les oliviers, les orangers, composent ce qu'on nomme en Amérique le « campus ». Qu'importe, ce théâtre grec, inauguré jadis par Sarah Bernhardt dans le rôle de Phèdre, qu'il soit en ciment. L'esprit de l'antique Hellade l'anime. Je l'ai vu, pour une cérémonie officielle, comble d'élèves aux toilettes bariolées. C'était une orgie de tons vifs : rouges, violets, jaunes, verts. Aucun de ces vestons sombres dont nous ternissons toutes nos foules. Jeunesse des couleurs, une palette néo-impressionniste avec sa juxtaposition franche.
Comme toujours, en Amérique, l'orchestre était excellent. Je parle des orchestres d'universités. Les grands orchestres symphoniques ont une fâcheuse tendance à faire la course avec la montre, et leurs chefs, pour se distinguer, prêtent facilement à Mozart des accents de jazz. À l'université, personne à éblouir. Une simple recherche de perfection.
On m'a dit que dans ces universités on ne travaille pas. Je veux bien le croire. Pourtant, ne valent-elles pas mieux pour de jeunes hommes que nos sombres Facultés, avec leurs murs peints en chocolat et leur odeur de latrines ? Il ne s'agir pas de les calquer, mais de s'en inspirer. Et puis, cette harmonie de la vie qu'on respire ici ne mérite-t-elle pas qu'on s'en imprègne ? N'est-elle pas aussi formatrice pour l'esprit et l'intelligence qu'une discipline intellectuelle plus stricte, mais déversée, si j'ose dire, ex cathedra ?
Dans cette Hellade retrouvée, maîtres et élèves mènent la même vie : c'est le Portique. Une phrase de Mentor a plus de poids pour Télémaque qu'un fastidieux exposé. Avec la discipline que les élèves s'imposent à eux-mêmes, une loyauté en quelque sorte institutionnelle, leur code d'honneur scrupuleusement observé, ces universités forment l'âme.
Je sais que ces lieux si beaux portent plus à l'amour qu'à l'étude. Le « poison oak » n'effraie pas les jeunes couples qu'attire l'abri des bosquets. Une enquête récente a révélé que bien peu de ces jeunes filles sont vierges... Ceci est une autre histoire, et nous en reparlerons. Dans un cadre différent, les mêmes erreurs se produiraient, elles seraient simplement plus viles.
Et puis, ces erreurs sont-elles si graves et si nombreuses ? Je ne le crois pas. Ces grands garçons blonds aiment mieux le base-ball que l'amour.