Retour en Amérique

Broadway Melody

New-York est un paradoxe. Quand, en Europe, nous pensons à l'Amérique, nous évoquons New-York et ses gratte-ciel, la trépidation de la ville la plus grande du monde, un peuple de businessmen armés chacun d'un téléphone. Cette image de New-York n'est pas fausse, mais qu'elle diffère de l'Amérique !

New-York n'est pas américain. J'en fus d'autant plus frappé que, des grandes villes des États-Unis, c'est la dernière que j'ai connue. L'Amérique est lente et sage comme une Suisse un peu vulgaire. Nul ne s'y presse, nul ne s'émeut. Ah ! cette phrase sans cesse répétée : « Ne vous dépêchez donc pas. » L'Américain est lent, pesant, à la fois bruyant et silencieux. Dans New-York, ville au tiers juive, on sent toute la nervosité de l'Orient. New-York tient de Beyrouth et de Barcelone, de Naples et de Marseille.

Grande ville bâtie audacieusement sur un promontoire trop étroit, avec ses rues si droites qu'en dépit de la logique qui les distribue on ne parvient pas à les distinguer. Ascension babélique des buildings, coupés d'étroites voies. Pure construction de l'homme, projection de notre géométrie instinctive, implacable comme un théorème, paysage purement minéral, combien j'ai souffert parfois qu'aucun arbre n'altère de son désordre la trop grande rigueur de cette ville. New-York est invivable, comme stérilise la pensée une trop rigoureuse logique.

Et, pourtant, cette ville est belle. Nous ne voulons reconnaître de poésie qu'aux formes de l'urbanisme consacrées par un long passé. New-York, avec ses buildings est aussi excitant pour l'esprit que les pagodes de pékin ou les successives coupoles du Caire. Aussi profondément qu'à Damas, je m'y suis senti dépaysé. Exquise exaltation d'une ville où tout est insolite.

New-York est beau de l'élan titanique des sky skippers, de la pénétration océanique. La mer, elle est partout, elle cerne Broadway. Chacune des Streets mène vers une nappe d'eau salée.

Je sais, New-York a de calmes quartiers retirés (elle est si grande, cette ville !). je connais des squares avec des rosiers grimpants. De vieilles dames très lentement s'y promènent. J'ai connu des intérieurs de personnes âgées, avec des vues de Florence et de Bari. New-York aussi a ses « petites vieilles ».

Mais New-York, c'est Broadway le soir, quand mille réclames au néon nous harcèlent, que les cinémas illuminés s'ouvrent béants et qu'incessamment circule une foule multicolore. New-York, carrefour du monde, avec des marins brésiliens ou portugais, des filles dont on ne peut déterminer l'accent, des Américains qui sont polonais, juifs, syriens, arméniens. Qu'il pleuve, le macadam, où les enseignes se doublent d'un reflet grimaçant, étincelle, ruisselle comme de l'or. Ce New-York-là, je l'aime pour tout ce qu'il est d'Europe exagérée.

Car New-York est comme un ambassadeur de l'Europe vers l'Amérique. Cet notre point d'attache au nouveau monde. Tête de pont de notre vieille Europe, oh ! si terriblement civilisée (comme New-York est plus « civilisé » que l'Amérique ! ). New-York est un concentré, un composé alchimique du vieux continent dans le nouveau.