Retour en Amérique
L'Américaine active
Vraiment, elle appartient à une espèce inconnue chez nous. Non, pas même la dame d’œuvre lui ressemble. La dame d’œuvre a je ne sais quelle onction, des manières de fausse religieuse. Ici, rien de tel. L'Américaine active est un peu brusque, rapide. Dans ce royaume de la lenteur, je n'ai vu qu'elle à s'affairer.
C'est à dîner chez des amis que je l'ai rencontrée. À dîner ? Pas exactement. Dans une de ces très simples réception du soir (la simplicité est la marque de la vie sociale américaine) où chacun se sert d'un plat chaud posé sur un buffet, accompagné d'un seul dessert.
Je m'en souviens. L'appartement de nos amis donnait sur la baie de San Francisco. Le soir tombait, et tandis que la mer, les collines, le ciel se fondaient dans le même bleu translucide, s'allumaient, scintillantes, des myriades de lumières. On eût voulu se taire et goûter ce paysage si beau. Mais non. Elle s'obstinait à me parler.
Elle était intelligente, terriblement intelligente. Elle était cultivée, terriblement cultivée. Elle parlait de l'Europe et de la France, à ravir. Elle avait vécu près de Saint-Germain-des-Prés et s'enchantait au souvenir des Deux Magots. Et puis, elle nourrissait des projets, tant de projets. On ferait adopter l'Université de Caen par l'Université de Berkeley, on créerait un Centre agricole à Nevers et des haras je ne sais où... Mais quel soir viendrais-je dîner chez elle ? Il fallait que je connaisse Mrs X... député au Parlement de je ne sais quel État.
Je comprends maintenant son rôle dans la vie publique américaine et sa terrible dictature. Elle seule est vraiment dynamique. On la trouve insupportable, on gémit sous ses lois de prohibition. Elle impose aux États-Unis leur effroyable refoulement. Ce peuple sensuel et voluptueux – d'une brusque volupté primitive – elle l'enchaîne. Que peut-il contre la volonté agissante de ces millions de femmes ? De toute leur valeur, elle le dominent. Insupportables sans doute, elles sont le levain dans la pâte. Seules, elles veulent vraiment : elles règnent.