Retour en Amérique

Les morts vont vite

La mort ? Elle n'a pas de place ici. Un homme disparaît, une pierre tombe dans le lac. La surface immédiatement s'est reformée. Bien vite, les quelques rides qui demeurent encore s'effacent...

Cimetière des États-Unis... J'excepte le cimetière de la Nouvelle-Orléans, avec ses tombes aériennes (le sol est trop humide pour qu'on enterre les morts), mais tous les autres, quel abandon ! Dans le Sud, un abandon pittoresque, désordonné. Je me rappelle un cimetière à Pensacola, en Floride, avec, à chaque concession, des grilles rouillées que nul ne songeait à repeindre, et parfois, sur la tombe même, une table et des chaises de jardin. Mais cet abandon a encore quelque chose d'européen, de latin. Vers le Nord, c'est un abandon froid. Pas une fleur, pas une broussaille (ah ! ces rosiers  dégénérés qui donnent un tel charme aux cimetières de chez nous ! ). Ce n'est même plus l'abandon, c'est l'absence. Une stèle petite comme une étiquette – juste assez pour que chacun reconnaisse l'emplacement de sa famille, et l'unique gazon que seuls foulent parfois, dans leurs jeux, les enfants.

Comment s'appesantirait-il sur les morts, ce peuple si passionnément vivant ? Les morts, c'est un passé, et l'Amérique, de toutes ses forces, essaie de n'en pas avoir. Elle répugne à l'Histoire pour elle-même comme pour chacun de ses habitants. Qu'on meure en Europe, voici les bandelettes des embaumeurs. On essaie de recueillir le souvenir d'un geste, le son d'une voix. Ici, on oublie très vite. Avec leurs milliers de morts accumulés par leur double guerre, les États-Unis sont tout entiers tournés vers la vie. Un petit drapeau à cette fenêtre, la photographie du disparu. C'est tout. On n'en parle plus.

Je suis arrivé aux États-Unis quatre jours après la mort de Roosevelt. Personne n'y songeait plus. Le roi est mort, vive le roi. On donne sa chance au président Truman. Roosevelt a commis la seule erreur grave de sa carrière : il est entré dans l'Histoire. Il ne vit plus. Il ne devient plus. Alors, vraiment, pourquoi en parlerait-on ?