Le monde musulman deviendra-t-il communiste ?

Islam et Christianisme : divorce de la morale et des mœurs

Hélas ! Quant aux mœurs et aux comportements, tout sépare les deux religions, même si elles ont continué parfois d'avoir une influence épisodique l'une sur l'autre41. Nous-mêmes chrétiens, après deux mille ans de séparation du temporel et du spirituel éprouvons parfois du mal à distinguer valeurs religieuses et valeurs de civilisations. Cette distinction l'Islam ne la tente pas. Il ne l'imagine même pas. Il ne le peut, puisqu'il confond spirituel et temporel. Or cette religion s'est trouvé l'extraordinaire conservatoire d'une civilisation. Sans clergé ni hiérarchie pourtant, elle en a maintenu inchangé aussi bien les valeurs que les comportements les plus infimes : elle a stabilisé et comme pétrifié la civilisation saharienne et nomade où elle  est née42. Si bien qu'on peut encore dire du musulman ce qu'Hérodote écrivait de ses ancêtres : « Ils font tout à revers des autres. Ils urinent accroupis. Ils sont circoncis. Ils écrivent de droite à gauche. Ils n'utilisent ni la marmite ni le couteau d'un Grec. Le porc est pour eux un animal impur ». Quand on confond civilisation et religion, il est grave de perpétuer le nomadisme jusque dans la maison sédentaire, sans meubles que quelques coffres ou tapis, ou de multiplier ces prosternements qui déjà avant Péguy choquaient Hérodote43.

Surtout que confondant Christianisme et civilisation occidentale les musulmans ne connaissent ni l'un ni l'autre. Ils méprisent d'instinct un Christianisme qui, né avant eux, leur semble un archaïsme démodé. D'autre part les richesses de notre civilisation qu'ils confondent avec lui, leur sont inconnues. Comme l'écrit M. Bonjean44 : « Il n'existe guère de travaux pour faciliter à l'Islam la connaissance de l'Occident. Un musulman devra commencer par apprendre une langue européenne, puis s'attaquer pour ainsi dire sans aide aux formidables entassements de la culture occidentale. Les difficultés seront encore aggravées du fait de la situation politique. A cause de celle-ci les œuvres de polémique ont précédé dans l'Orient moderne l'effort de la critique et de la sympathie. Encore que compréhensible, le parti pris de dénigrement des valeurs occidentales crée une atmosphère défavorable ». Et Bonjean regrette que les musulmans ne bénéficient pas d'occidentalistes comme nous avons des orientalistes. M. Malek Bennabi dit quelque chose de voisin45. « D'une manière générale, l'étudiant musulman n'a pas éprouvé l'Europe. Il s'est contenté de la lire : c'est-à-dire d'apprendre au lieu de comprendre ».

De la civilisation occidentale le musulman ne voit que l'aspect matériel, qu'il traduit matérialiste. Il ne soupçonne pas la spiritualité chrétienne voilée derrière cette civilisation elle-même caricaturée. Encore parlons-nous de la petite cohorte des privilégiés. Les résultats matériels de la civilisation occidentale sont interdits aux masses d'Orient. Elles sont trop pauvres (leur niveau de vie est en moyenne le cinquième du nôtre). Elles n'ont accès qu'au rebut : la boîte de conserve vide, le vieux jerrycan, promus marmite ou toiture. Vue par eux, ce n'est plus qu'une civilisation du déchet46

La colonisation aggrave ces confusions et ces erreurs. Le complexe « Civilisation Occidentale-Colonialisme » revêt le visage du vainqueur. Comme on en est humilié, on le méprise. Irritation d'autant plus vive que la colonisation est souvent irrespectueuse, non des dogmes et du culte, mais des réalités sociologiques qui leur sont liées. M. Malek Bennabi, dont nous avons déjà cité Vocation de l'Islam, en propose maints exemples : ils vont depuis la nomination d' « élus » méprisables jusqu'à une certaine indécence dans la tenue personnelle. La société musulmane s'en est repliée sur soi. Alors qu'elle perdait la foi, elle s'est accrochée à l'Islam comme au seul mode de protestation qui lui fût permis47. C'est un des secrets de la progression coranique en Kabylie comme en Afrique noire où porter un pseudonyme musulman devient chez certains évolués une forme de protestation nationaliste). Hélas ! Les chrétiens se sont de leur côté repliés sur soi. Vivre au milieu de populations étrangères en tout et déshumanisées par la misère est dangereux pour quiconque possède un niveau de vie assez haut : on cesse vite d'être colonisateur pour devenir « colonial », et les chrétiens comme les autres. Deux sociétés ont cohabité, n'ayant en commun que l'ignorance réciproque et l'une et l'autre sans souci moral. Contrairement aux missionnaires d'Afrique noire et de Madagascar qui ont souvent négligé – et dangereusement – les européens, le clergé chrétien des pays musulmans s'est constitué aumônier de la colonisation. La première lettre pastorale à réagir contre cet état de fait n'est pas si lointaine.

Mais du côté musulman ce n'était pas simple ignorance. Nous avons déjà parlé d'humiliation. En pays indépendant comme en pays colonisé elle a sévi. La psychologie coloniale n'est pas liée à la colonisation effective. Surtout la présence même d'une autre civilisation crée chez les musulmans un malaise. « En fait, le contact des non-musulmans les angoisse, écrit Lévi-Strauss48. Leur genre de vie se perpétue sous la menace d'autres genres de vie, plus libres et plus souples que le leur... ».

Ainsi quand la doctrine rapprochait Islam et Christianisme, tout les a séparé sur le plan des faits et des mœurs. La pauvreté doctrinale a même accentué le divorce : elle a provoqué une constante polémique, notamment autour de la filiation divine : tandis qu'on peut ne plus jamais parler de matérialisme après l'avoir une fois pour toutes répudié. Comme le matérialisme appartient à un autre monde, il n'a pas d'existence tangible. On ne le redoute pas. Ainsi allons-nous voir l'Islam que tout sépare du communisme sur le plan des principes, peu à peu sur le plan des faits et des mœurs en subir l'emprise.


41 Quelques exemples : la Divine comédie porte des traces d'influence musulmane (Bousquet, L'Islam maghrébien, p. 71) ; la mystique de Saint Jean de la Croix a bénéficié d'apports Coufis ; que d'art arabe dans nos basiliques romanes ou nos cathédrales gothiques (porche latéral de Paray-le-Monial, porche de Charlieu, portail trilobé de Saint-Michel-du-Puy, portail de la Cathédrale de Lisieux, etc...)

42 Ainsi a-t-elle en Afrique du Nord, entretenu un maraboutisme hérité des animismes antérieurs (cf. : Jean Servier : La pensée religieuse en Algérie)

43 Même quand on invoque, comme souvent, l'ascendance biblique de l'Islam on dit quelque chose partiellement inexact. Mahomet n'a pas eu contact direct avec la Bible. Comme le remarque très justement M. Moubarak, l'Islam n'est ni juif ni chrétien, mais abrahamique, et non point encore selon son ascendance biblique, mais par le truchement, en quelque sorte, du monde arabe (Moubarak, Naissance de l'Islam, Lumière et vie, janvier 1956, p. 24). voilà qui accentue la confusion entre religion et civilisation.

44 F. Bonjean, Quelques causes d’incompréhension entre l'Islam et l'Occident, Cahiers du Sud, numéro spécial sur l'Islam et l'Occident, p. 33.

45 Malek Bennabi, Vocation de l'Islam, p. 61.

46 P. Rondot,  dans Preuves, mars 1956.

47 Jean Servier, op. cit., p. 34.

48 Lévy-Strauss, Tristes Tropiques, p. 434.