Le monde musulman deviendra-t-il communiste ?

Parentés même doctrinales entre l'Islam et le Communisme

Car le Docteur Nabil Faris, Professeur à l'Université de Beyrouth, n'a point tort d'assimiler « au mythe des soucoupes volantes » l'affirmation que, « au nombre des éléments qui se dressent comme une barrière contre la diffusion du communisme dans le monde figure l'hostilité de l'Islam aux doctrines matérialistes athées »49. Les faits sont là pour démentir cette affirmation, en dépit des professions officielles d'anticommunisme que nous avons rapportées. Déjà on pourrait faire remarquer que, s'il est arrivé à Nasser de préfacer une brochure anticommuniste, le jargon de Philosophie de la Révolution est marxiste (d'un marxisme mal compris, marxiste quand même pourtant). Les faits ? Mais c'est au conservatoire même de l'orthodoxie musulmane, l'Université El Azhar, que se recrutent les chefs communistes du monde arabe, mais c'est, et sous nos yeux, la contamination immédiate des étudiants musulmans du Quartier Latin ! On n'a ni hostilité (ni défense, Hélas !) contre ce qu'on ignore. L'Islam a été de siècle en siècle entraîné à lutter contre l'animisme. Cette lutte a même contribué à son dessèchement, à son juridisme50. De même, il a été entraîné à lutter contre le christianisme, mais non contre le matérialisme et il est trop conservateur par essence pour s'adapter. Les esprits sont rompus à une sorte de scolastique talmudique, mais déjà par eux-mêmes incapables de concept51. Ils sont « philosophiquement vierges »52. Le communisme n'a pas à se déguiser ; il est tout déguisé parce qu'incompréhensible. Déjà en Occident on en ignore l'essence : combien parmi ses sectateurs ou ses adversaires ne le prennent que pour un socialisme plus dur ? Encore plus en Orient : « Il ne faut pas oublier que la résistance obstinée de l'Occident au communisme prend sa source dans une philosophie déterminée, fondée sur une croyance absolue dont découlent toutes les autres croyances et valeurs, c'est-à-dire la croyance en la dignité et la liberté de l'homme. On ne discerne pour l'instant aucune philosophie de ce genre dans les écrits des auteurs musulmans modernes »53.

La liberté est aussi indifférente à l'Islam qu'au communisme et cette indifférence même les rapproche. L'Orient n'a jamais connu la liberté. Déjà les Grecs le proclamaient en défi aux envoyés de Xerès. Voilà quelque deux mille cinq cents ans que nous en avons fait la découverte et l'Orient, lui, l'ignore toujours. D'ailleurs dans ces pays de famine, la liberté politique a-t-elle un sens ? La liberté a-t-elle un sens quand on meurt de faim ? Mais la tradition même de l'Islam est contre la liberté : c'est dire la faiblesse de cette affirmation, de ce slogan : « Les penseurs et théologiens musulmans recherchent bien plus le bien-être et la solidarité de la « jama'ah » que la liberté de l'individu. D'où une tendance à nier sur le plan pratique comme sur le plan métaphysique la liberté, ou tout au moins à la limiter et à la restreindre si bien qu'elle semble ne plus exister. Et lorsque la métaphysique n'est pas constamment soulignée et présente à l'esprit, la prédestination peut, à toutes fins pratiques, être assimilée au déterminisme historique »54 .

Solidarité de la « Jama'ah », non-liberté et fraternité musulmane s'établissent en parallèle avec non-liberté et camaraderie communiste. C'est parce qu'elle n'est pas conjuguée avec la liberté que l'égalité musulmane n'aboutit pas à la démocratie55 : l'individu n'existe pas . « Si l'on excepte les forts, les musulmans n'ont construit dans l'Inde que des temples et des tombes. Mais les forts étaient des palais habités, tandis que les tombes et les temples sont des palais inoccupés. On éprouve, ici encore, la difficulté pour l'Islam de penser la solitude. Pour lui la vie est d'abord communauté, et le mort s'installe toujours dans le cadre d'une communauté, dépourvue de participants »56. Ce « communautarisme » de l'Islam ouvre sur le communisme57.

En effet cette camaraderie ou fraternité est liée au caractère social de l'Islam. Encore un trait essentiel qui l'apparente au communisme. L'Islam est une religion social où le for interne compte peu. Sociale la prière ensemble cinq fois par jour, social le pèlerinage aux lieux saints, social même le jeûne annuel ! « Et c'est, constate le Docteur Nahib Faris, comme une doctrine sociale que les écrivains musulmans modernes finissent par traiter l'Islam ». Ce caractère social explique d'ailleurs la persistance à travers les âges d'une communauté islamique fermée.

Dans la camaraderie à ciment social nous retrouvons une fois de plus la confusion du temporel et du spirituel qui marque l'Islam. Elle est comme le trait distinctif de cette religion : elle nous empêche de la comprendre comme elle l'empêche de comprendre le christianisme58.  Voilà pourquoi on y vire au communisme. On pourrait démontrer que la confusion entre le spirituel et le temporel a entraîné le juridisme qui a étouffé l'amour et provoqué le martyre des mystiques, et la situer à l'origine d'une politisation de l'Islam qui remonte à ses premiers siècles. Elle aussi l'affaiblit vis-à-vis du communisme. L'Islam est totalitaire par fusion du temporel et du spirituel ; il ouvre sur une confusion analogue mais par absorption  du spirituel dans le temporel : le communisme.


49 Docteur Nabil Faràa, dans The Islamic Review, juin 1956.

50 Cf. Gibb, La structure religieuse de l'Islam, Paris-Larose, 1950, p. 15.

51 Cf. Gibb, Tendances modernes de l'Islam.

52 Cf. H. de la Bastide, op. cit. p. 16.

53 Docteur Nahib Faris, op. cit.

54 Docteur Nahib Faris, op. cit.

55 Gibb,  Tendances modernes de l'Islam, p. 14.

56 Lévy-Strauss, op. cit., p. 433.

57 Lévi-Strauss trace de la fraternité islamique une caricature trop appuyée, mais révélatrice : « Si un corps de garde pouvait être religieux, l'Islam paraîtrait sa religion : stricte observance du règlement (prières cinq fois par jour comptant chacune cinquante génuflexions) ; revues de détail et soins de propreté (les ablutions rituelles) ; promiscuité masculine dans la vie spirituelle comme dans l'accomplissement des fonctions organiques ; et pas de femmes ». Lévi-Strauss op. cit. p. 434. Qu'on nous permette encore une citation du même auteur : « La fraternité islamique est la converse d'une exclusive contre les infidèles qui ne peut pas s'avouer, puisqu'en se reconnaissant comme telle elle équivaudrait à les reconnaître eux-mêmes comme existants. » Oh ! Le zéro et l’infini.

58 N'en soyons pas surpris. Reportons-nous au peuple juif. La parole « Rendez à César ce qui est à César » le scandalisa. N'est-ce point en partie parce que Notre Seigneur, séparant le spirituel du temporel, refusa de créer un « Royaume de ce monde » que Judas le trahit et que les pharisiens le crucifièrent – tant pour eux une fondation purement spirituelle est dénuée de sens ?