Amérique amicale
Alcool
Mes amis m'ont arraché à la baie de San Francisco, autour de laquelle s'allument des constellations plus denses et scintillantes que les étoiles du ciel. Avec eux je pénètre dans un club assez connu, paraît-il. Les salons genre anglais sont déserts, mais le bar est assailli : on boit.
On boit sans bruit. Je n'entends pas fuser de rires. Cette masse d'hommes et de femmes est presque silencieuse. Par instants, quelqu'un se détache du groupe, s'acharne sur une loterie automatique. Nous en avons de pareilles dans nos cafés. Mais il le fait avec une obsession morne qu'on ne voit pas chez nous. Une nouvelle forme d'onanisme, croirait-on. Puis il retourne boire.
Quelle évasion intérieure procure à ces hommes et à ces femmes l'alcool ? Leur joie n'explose pas en chansons, en rires... Si pourtant... Une journaliste esquisse une danse polynésienne. Alors on se groupe autour d'elle. Sur ces visages passe un rictus de désir, l'affreux sourire d'une morose délectation...
Non, j'aime mieux l'alcool des marins dans Marckett Street, qui, saouls de bière, vomissent à chaque carrefour. Eux au moins, ils chantent et crient. Ils zigzaguent d'une boutique à l'autre, s'appuyant à un réverbère ou à une devanture. Ils sont saouls, comme tous les marins du monde un soir de bordée.
Quelle évasion cherche dans l'alcool ce peuple heureux ? Une trop grande perfection matérielle engendre l'ennui. La socialisation extrême aussi. Les États-Unis sont une mécanique trop bien montée, pour que l'homme ne se sente pas, au moins certaines heures, le désir de s'en abstraire. Il ne peut déroger à la règle, il fausserait tout. Alors il s'y dérobe en quelque sorte intérieurement. Son corps présent, obéissant au rythme social, l'âme s'évade.
Le barman vers inlassable des wiskyes. La journaliste a cessé sa danse... Tout est replongé dans le même silence opaque... On boit.