Amérique amicale
Chicago
Chicago... Voici dix ou quinze ans est venu un petit bourgeois. Je l'imagine en veston noir et pantalon rayé. Comme il fait chaud, il porte peut-être un panama. Sûrement, en tout cas, son nez est pincé d'un bésicles d'or. Il a jeté sur la grande cité noire un regard de myope, mais un passant pressé l'ayant bousculé un peu fort, bien vite il s'est enfui. Ah ! S'il n'avait fait que fuir... Mais comme ce petit bourgeois était écrivain, et même, à ce qu'on prétend, un grand écrivain, il a aussi commis un livre.
Pourquoi pensé-je à ce petit bourgeois ce matin ? Je longe le lac Michigan. Derrière un parc, c'est la frise des buildings tout bleus, d'un bleu aussi dur que le lac.
Mais si j'entre dans la ville, un rythme me prend, non pas le rythme saccadé de New-York, le rythme frémissant de Paris. C'est un rythme grave et presque lent. Le flot des autos roule sans violence, le passant a le pas pesant. Le cœur de l'Amérique bat lentement. Mais qu'exprime-t-il ce rythme ? La force.
Rues noires, gorges aux flancs des sky skippers, abruptes défilés d'ombre. Chicago a la lourdeur du géant. Ville grave, épaisse, belle pourtant, d'une beauté sans fard, beauté d'un manœuvre soulevant l'écrasant fardeau. Beauté d'un travail sans fièvre et sûr de soi, étroitement réglé. Force surtout, vertu de force.
Quand on monte sur le vertigineux building, partout la ville et le lac : deux océans. Un flot de fumée voile l'horizon, qui monte presque jusqu'à nous. Et de toute part, c'est le travail, le travail comme une marée battante, flux et reflux, ressac, palpitation de cette étendue vivante.
Les rues charrient le travail comme les veines le sang. Elles portent le travail dans tout ce corps grand étendu. N'a-t-il pas perçu, ce petit bourgeois, dans les abattoirs, le rythme lent du travail ? Mais non, j'oubliais, il a fui...
Mais ce petit bourgeois qui a fui Chicago n'a pas connu sa merveilleuse oasis. Cette ville noire et laborieuse cache sous ses gratte-ciels un des plus beaux musées du monde ! Ah ! Ceux qui accusent l'Amérique de matérialisme, qu'ils mettent dans la balance ses musées. Ils sont beaux, riches en œuvres, la présentation est simple et d'un goût sûr. Et qu'ils mettent aussi dans la balance ces étudiants que j'y ai vus, ces jeunes filles. Je voudrais bien que, dans notre Louvre, on sache aussi bien s'arrêter devant la toile qui le mérite.
À Chicago, d'ailleurs, dans la collection Chester Dale, toutes les toiles le méritent. Ce Van Gogh, le plus beau du monde, ces Picasso... Mais je ne suis pas ici pour commenter le catalogue. Après tout, passez l'Océan. La collection Chester Dale est assez pour votre récompense.
Cela, le petit bourgeois ne l'a pas vu, il n'est pas allé dans ces collèges entendre ces orchestres d'adolescents, qui ne seraient pas déplacés chaque dimanche à la salle Gaveau. Il n'a pas assisté à une classe de culture musicale dans une école de jeunes garçons...
Scène de la vie future : un orchestre d'enfants joue une symphonie de Mozart.